LE PARCOURS DU COMBATTANT

DE LA GUERRE 1914-1918

Représenter et se représenter la
Première Guerre mondiale par l'écrit

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Un instituteur au front :

-LEBRUN Murielle, SOYER Laurent : La mallette bleue d’Ulysse Rouard, un instituteur picard au front. Amiens, Éditions de la librairie du labyrinthe, 2017. 104 pages.

Connaissant le travail de Laurent Soyer sur les 72e et 272e RI, j’étais impatient de lire cet ouvrage. Sa couverture bleue, couleur de la mallette, et son prix raisonnable ne doivent pas laisser imaginer un livre « bas de gamme ». J’ai déjà évoqué le cas d’ouvrages hors de prix à mes yeux. Ici le papier est de qualité, les illustrations nombreuses.

Ce qui fait l’un des intérêts de cet ouvrage est, comme l’a écrit son arrière-petite-fille Murielle Lebrun, « l’ajustement d’une pensée humaine dans les moments les plus terribles ». En effet, on voit nettement le discours évoluer au fil des carnets, j’y reviendrai.

Le début de l’ouvrage, contrairement à de nombreuses publications de témoignages, prend soin de présenter de manière la plus documentée et précise possible Ulysse Rouard, sa famille, son caractère, sa vie jusqu’en 1914. La mobilisation laisse place aux carnets d’Ulysse complétés par des lettres envoyées à sa famille. Le tout est parfaitement organisé et identifié.


L’ouvrage ne s’achève pas par la fin des deux carnets. On y trouve un développement sur son parcours militaire, sur les circonstances de sa mort et l’absence de sépulture. Quelques pages, très intéressantes, sont consacrées à l’histoire de ces deux carnets sous la forme d’un épilogue ainsi qu’une courte histoire de la famille après. On a donc une histoire de la mémoire de cet homme. Le livre s’achève sur une touchante lettre de Murielle Lebrun à son arrière-grand-père.


Le seul bémol de mon point de vue est la présentation d’Ulysse en 1900 utilisant le « Je » sans qu’il soit possible pour le lecteur de savoir s’il s’agit des mots d’Ulysse ou plus probablement ceux de son arrière-petite-fille. Ce « je » aboutit à un mélange peu utile avec le « je » d’Ulysse dans ses lettres et ses carnets et le très beau « je » dans la lettre finale à Ulysse.


On peut regretter certains documents dont la reproduction est un peu petite et l’absence de références précises pour les retrouver (pas de cote du JMO du 272e RI par exemple). Une erreur également dans les notes de bas de page : on trouve deux fois (1) page 64 sans que le premier ne renvoie à une présentation du soldat concerné.


  • Des carnets très détaillés :


Ulysse Rouard a noté dans deux carnets ses activités quotidiennes mais aussi ses pensées. Il écrit pour lui (il indique même y trouver plus tard matière pour des anecdotes à ses élèves) mais ses fréquentes allusions à ses filles et à son épouse, le fait qu’il s’adresse alors directement à elles montre qu’il écrit aussi pour être lu.

Ses carnets ne sont pas remplis que d’éléments factuels (lieux, conditions de vie, combats, éléments remarquables, activités) mais il y inscrit ses pensées, ses réflexions, ses observations. Il ne manque pas aussi de faire mention de toutes les personnes connues rencontrées et les camarades avec qui il est le plus proche.


Les écrits de l’auteur montrent toute la complexité de l’analyse de ce qui est écrit. S’il est socialiste et a écrit sa haine de la guerre dans sa jeunesse, il n’est pas pacifiste pour autant en 1914. Il veut accomplir « tout mon devoir de soldat » bien que « la guerre est une invention diabolique » note-t-il en août. Il a fait le sacrifice de sa vie, tout en voulant plus que tout revoir les personnes qu’il aime. La confrontation avec la réalité ne remet pas en question cette volonté de faire son devoir, mais l’expérience aidant, ses mots sont moins théoriques : « irons-nous au feu encore aujourd’hui ? Oh ! J’en frémis d’horreur ! Les obus, cette mitraille ! Affreux ».


Son point de vue sur l’Allemagne est tout aussi complexe : le 21 août, il note « Il faut que nous vainquions. C’est une nécessité sociale/ L’intérêt, l’existence même de la civilisation nous impose de devoir combattre jusqu’à la victoire des nôtres et l’abaissement de l’Allemagne ». Il continue le 26, après avoir vu l’exode des civils : « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. On raconte de leurs soldats des atrocités épouvantables ». Pourtant le 28, il après son premier contact avec des prisonniers il éprouve « pour eux une grande pitié ».


Ses remarques montrent qu’il cherche à prouver (à se prouver ? ) qu’un instituteur ne vaut pas moins au combat que les autres. Ses remarques sur sa résistance physique (qu’il attribue en partie à sa tempérance), sur sa santé, sur ses douleurs et ses souffrances sont un des fils conducteurs de la lecture. Par ses remarques sur l’alcool, on voit la morale inculquée par l’instituteur : « Comme la race s’aveulit avec l’alcool » écrit-il le 9 août. Mais le 5 septembre, brisé par le froid et la marche, il dit « je bois du vin en assez grande quantité, je suis ragaillardi (…). Bienheureux effet du vin ». Sa bonne santé est entrecoupée par des périodes de coliques violentes de quelques jours qui l’épuisent.


On trouve ensuite toutes les étapes classiques dans ces carnets : l’organisation avant le départ du régiment, le trajet, l’arrivée sur place et les jours avant le premier combat, le « baptême du feu » (23 août), les premiers blessés, les premiers prisonniers, les premiers morts (10 septembre). On suit la retraite puis l’avance suite à la Marne et la stabilisation du front. S’il a déjà creusé et passé du temps dans des tranchées en août, elles deviennent le quotidien à partir de la mi-septembre. On perçoit les moments de cafard car il note alors ses souvenirs de la vie d’avant et dit tout le mal que lui fait l’absence de sa famille, les nouvelles qui arrivent mal (donc l’importance du courrier).


La complexité du personnage se voit aussi dans certains thèmes abordés : lors de la première alerte dans la zone des armées, il écrit « J’ai éprouvé un léger regret de ne pas m’être servi de mon arme ». On perçoit ici à la fois l’excitation d’être dans la zone des combats, dans un contexte particulier et une personnalité qu’on retrouve plus clairement le 7 octobre : « Je me félicite jusqu’alors de n’avoir pas tiré un coup de fusil et de n’avoir sur la conscience encore aucun crime ». Quand il doit tirer pour la première fois, il prend soin de noter qu’il est sûr de n’avoir touché personne…


À partir de la mi-octobre 1914, les opérations prennent le dessus. Ulysse ne note presque plus que ce qui se passe autour de lui, sans trop détailler ses pensées : il n’en a simplement pas le temps vu le contexte dans ce secteur (travaux, combats violents). Seule exception : la dernière page de son premier carnet où il explique ses motivations pour écrire, son explication de la manière dont il a noté ses pensées, ce qui est vraiment rare dans les écrits de combattants.

Son second carnet s’achève sur les pertes du 31 octobre. Il est tué en soirée ou dans la nuit qui suit.


  • En guise de conclusion :


Ces carnets étaient destinés à lui permettre d’en tirer des anecdotes et à fixer ses pensées et ses souvenirs. C’est ce qui fait leur richesse par rapport à tant d’autres qui sont uniquement factuels. On y perçoit toute la complexité de son auteur, mais aussi sa sensibilité et certains traits de sa personnalité.

La qualité de cette publication vient à la fois du texte mais aussi de tout ce qui l’entoure, une biographie complète et les précisions sur les personnes citées par exemple. Un ouvrage qui met en avant toute la famille de l’auteur et qui permet au lecteur de savoir d’où il venait et ce que furent les suites pour la famille jusqu’à l’aboutissement représenté par cette publication.


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Mise en ligne de la page : 26 mai 2019.